Culture

Escalade (Genève)

L’Escalade est une fête célébrée chaque année le 12 décembre à Genève. Elle commémore la victoire de la république protestante sur les troupes du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier à l’occasion de l’attaque lancée dans la nuit du 11 au  selon le calendrier julien (21 au 22 décembre selon le calendrier grégorien).

L’« escalade » doit son nom à la tentative d’escalade par les Savoyards des murailles de la ville au moyen d’échelles en bois démontables. Sa célébration annuelle donne lieu à toutes sortes de manifestations populaires (course, cortèges) et fait partie des traditions vivantes de Suisse.

Depuis plusieurs siècles, les comtes de Genevois, puis les ducs de Savoie, convoitent la ville de Genève dont ils assument la souveraineté plus nominale que réelle en la personne d’un prince-évêque. Après de nombreuses escarmouches, les bourgeois de Genève et les Eidguenots, favorables à un rapprochement avec Berne, obtiennent enfin l’indépendance économique et politique de la cité, le , sous le règne de Charles III de Savoie. Genève, associée aux républiques helvétiques et à la France, chasse son évêque Pierre de la Baume (1533) qui trouve refuge à Annecy ; elle devient le centre du calvinisme (dès 1536 et l’arrivée du réformateur picard) ; enfin, elle fortifie ses murailles face à son puissant voisin savoyard (milieu du xvie siècle).

Le duc Emmanuel-Philibert de Savoie (1528-1580), successeur de Charles III, cherche de son côté à séduire Genève, mais les bourgeois se raidissent contre toutes ses manœuvres diplomatiques et renforcent leur défense. Après le traité de Lausanne de 1564, le duc ratifie le  le traité de Berne qui institue un modus vivendi entre les deux voisins. Dès son avènement en 1580, le premier acte de son fils, le duc Charles-Emmanuel Ier de Savoie (1562-1630) est de rompre avec Genève. Une tentative de coup de main sur le port de Genève par des bourgeois de Thonon avorte en 1581. L’année suivante, les milices de Thonon, sous les ordres de Philippe de Savoie, comte de Raconis, échouent dans deux tentatives de prise de Genève. En 1583, Lesdiguières adresse une mise en garde aux syndics de Genève.

Le , le roi de France Henri III, allié de Genève, est assassiné et remplacé par son cousin Henri IV qui poursuit activement sa politique d’alliance avec les Genevois. La guerre entre la Savoie et la France, entrecoupée de trêves, se poursuit pour aboutir au traité de Vervins de 1598, puis au traité de Lyon de 1601 : la Savoie conserve le marquisat de Saluces mais perd ses provinces de la Bresse, du Bugey, du Valromey, la baronnie de Bresse et tout le cours du Rhône depuis sa sortie de Genève ; ces territoires sont définitivement rattachés au royaume de France. En Savoie, le traité de Lyon produit une impression douloureuse, car la séparation des provinces d’outre-Rhône renforce celle de Genève — qui partage donc pour la première fois de son histoire une frontière avec le royaume de France. À titre de revanche, le duc de Savoie décide de comploter avec le maréchalCharles de Gontaut-Biron afin de s’emparer de la Provence mais Biron, pris en flagrant délit de trahison par Henri IV, est livré à la justice du parlement de Paris et décapité le .

Charles-Emmanuel Ier, malgré ses déconvenues territoriales, les années de guerres entre la Savoie et Genève (entre 1589 et 1593) et les difficultés qu’il inflige à son peuple dont les terres sont ravagées par l’occupation des troupes de mercenaires étrangers, n’en démord pas. Au début de l’année 1602, il commence à effectuer ses desseins contre Genève, pourtant lâché par son beau-frère Philippe III et par le pape Clément VIII qui, tous deux, voient d’un mauvais œil une énième tentative dans un climat de paix fragile entre les grandes puissances européennes. Le duc au caractère entêté projette malgré tout — selon l’expression consacrée — de fêter Noël à Genève. Plus spécifiquement, il entend réussir là où ses prédécesseurs ont échoué : il veut reprendre la ville, en faire sa capitale et y réintroduire la foi catholique.

Bataille

Préparatifs

 

Représentation de la bataille de l’Escalade

Dans les premiers jours de décembre, tout est prêt : des espions étaient venus repérer les lieux de l’attaque. Le duc Charles-Emmanuel Ier quitte Turin en catimini, passe incognito le col du Mont-Cenis, traverse la Savoie et vient se cacher à Saint-Julien-en-Genevois à 10 kilomètres environ de Genève. L’armée commandée par le comte Charles de Simiane d’Albigny, ancien chef de la Ligue catholique du Dauphiné, est forte d’environ 2 000 hommes ; elle se compose de Napolitains, d’Espagnols, de Piémontais et de quelques vieux réfugiés ligueurs. Les chefs de cette troupe de mercenaires sont le Picard François de Brunaulieu, gouverneur de Bonne — qui était venu mesurer en personne trois semaines plus tôt la hauteur des remparts de Genève — le jésuite écossais Alexander Hume, le Piémontais Semori, le Bressan d’Attignac ainsi que trois gentilshommes dauphinois, de Galliffet, de Bernardy et de Commiers. Ils choisissent 300 soldats bien armés, munis de pétards, de claies et d’échelles à coulisse, soldats que l’on fait communier avant l’assaut. Seuls deux seigneurs savoisiens participent à l’escalade : Jacques de Chaffardon et François de Gerbaix de Sonnaz. Le reste de la troupe et son chef, le comte d’Albigny, restent l’arme au pied.

L’Escalade

 

Peinture de Karl Jauslin (1842-1904).

L’attaque est lancée dans la nuit du 11 au  à deux heures du matin. La nuit est noire et brumeuse, froide et sans neige. La lune, alors dans son premier quart, s’est couchée à 0h55 derrière le Jura1, et les vigiles ont plus tendance à se réchauffer à l’intérieur qu’à rester sur les murs de la ville. Le plan original est de pétarder la porte de Neuve, afin de pouvoir laisser entrer le gros des troupes. Les Savoyards approchent de Genève en longeant l’Arve, puis en remontant le Rhône, jusqu’à la Corraterie, ceci afin que le bruit du courant et des moulins construits sur le fleuve masquent le bruit des armes et du déploiement des effectifs. Le plan semble se dérouler à merveille et l’avant-garde, composée d’environ 300 soldats d’élite, armés et protégés de cuirasses teintes en noir (pour encore plus de discrétion) escalade la courtine, à mi-chemin entre le bastion de l’Oye et la porte de la Monnaie (porte qui, par mesure d’économie, n’est alors plus gardée). Les fascines comblent le fossé qui court le long de la Corraterie au pied du rempart de 7 m de haut (faisant partie de l’enceinte dite de la Réforme, construite entre le milieu et la fin du xvie siècle afin de garantir la protection de la nouvelle indépendance religieuse et politique) ; 3 échelles, composées de segments démontables pour le transport, sont dressées. Un jésuite écossais, le père Alexandre Hume, encourage les soldats et leur promet le ciel en cas de mort au combat. Puis, très vite, la majorité du contingent savoyard franchit la muraille. Genève dort toujours et semble déjà prise lorsque d’Albigny fait annoncer à Charles-Emmanuel Ier resté à Étrembières, ce qu’il pense être déjà une victoire. Le duc, lui, dépêche aussitôt des messagers dans toute l’Europe. Pourtant, entendant un bruit étrange, deux sentinelles genevoises — dont le caporal François Bousezel — sortent sur le rempart de la Monnaie et tombent nez à nez avec les assaillants. Le premier est rapidement estourbi mais le second a le temps de lâcher un coup d’arquebuse. L’alarme est donnée à 2 h 30, la Clémence (cloche de la cathédrale Saint-Pierre) et le tocsin sonnent, très vite relayées par toutes les cloches des temples de Genève. Les citoyens se lèvent, saisissent des armes et, en chemise de nuit, viennent prêter main-forte aux milices bourgeoises. Même les femmes s’en mêlent, certaines manipulant lances et hallebardes comme de vieux briscards. Les plus connues se nomment Catherine Cheynel et Jeanne Piaget.

La bataille fait rage sur tout le front sud de la ville : de la porte de la Monnaie à la porte-Neuve, le long de la Corraterie, ainsi que vers les portes de la Tertasse et de la Treille (portes de la seconde enceinte, ou enceinte intérieure de la ville — dite de Marcossey (construite au xive siècle par la volonté de l’Évêque Guillaume de Marcossey). À cet instant, les mercenaires peuvent encore l’emporter s’ils arrivent à ouvrir la porte de Neuve en permettant ainsi au gros des troupes stationnées à Plainpalais de pénétrer dans la ville. Mais Isaac Mercier, un Lorrain, s’apercevant des manœuvres savoyardes et du travail du pétardier Picot coupe la corde qui retient la herse et met fin aux espoirs ennemis. Le gros des troupes reste hors les murs tandis que ceux qui ont réussi à les franchir se font massacrer ou choisissent délibérément de se précipiter par delà les murailles. Au même moment, depuis le bastion de l’Oye, l’artillerie genevoise s’active et mitraille avec de la caillasse en direction du rempart afin de briser les échelles par lesquelles les ennemis en déroute tentent de fuir. Entendant au loin ce bruit, les troupes stationnées à Plainpalais pensent que la porte de Neuve vient de sauter. Se précipitant alors vers la ville, ils sont reçus par la canonnade.

Bilan de l’attaque

Du côté savoyard

Le nonce de Turin note à la suite de la défaite : 72 tués, 120 blessés. C’est une source très importante — du côté savoyard — puisque les Genevois n’ont pas eu la possibilité de sortir de la ville pour compter les morts ennemis. Ainsi, la tradition et les registres et récits genevois retiennent plus souvent que 54 assaillants ont été tués et que 13, pour la plupart blessés, sont faits prisonniers ; puis ils sont étranglés ou pendus par le bourreau François Tabazan, après avoir été torturés, malgré la promesse faite de leur laisser la vie sauve. Deux jours après l’exécution, les têtes des prisonniers et des cadavres sont exposées sur les remparts au bout de piques afin de prévenir l’ennemi du sort qui l’attend en cas de nouvelle tentative. Les corps sont jetés au Rhône. Le nombre de 67 têtes, selon certains auteurs, coïncide bizarrement avec le 67e anniversaire de la Réforme à Genève — Réforme et liberté religieuse qui durant l’Escalade ont été justement menacées. Notons enfin que ces têtes resteront accrochées ainsi jusqu’en juillet 1603 et la signature du traité de Saint-Julien. À l’occasion de ces exécutions de prisonniers, le droit de la guerre, selon les mémoires historiques du marquis Costa de Beauregard, n’a pas été respecté ; et pour cause, puisque Genève considérait l’attaque savoyarde non comme une entreprise guerrière, mais comme une attaque de brigands et voleurs : le duc Charles-Emmanuel avait en effet, en certains termes, et après de nombreuses tentatives personnelles ou familiales au cours de la fin du xvie siècle, juré de laisser Genève en paix.

Extrait du Registre du Conseil de Genève du 

« […]Outre les tués sur la place, on en attrapa en vie treize, le nombre de leurs tuez, penduz et blecez les uns à mort, les autres estropies rudement, monte à trois cens François reniés et Savoyards. […] Ceci fait on s’est assemblé, pour adviser es occurrences et ce qu’on auroit à faire des prisonniers, et arresté qu’après qu’ils auront heu l’estrapade pour tacher de descouvrir les traistres de la ville desquels ils se sont vraysemblablement servis, après ce, qu’on les pende au boloard de l’Oye2. »